Simple ralentissement de la croissance ou nouvelle crise ?

La question n’est pas celle de la survenue de la crise boursière mais de ses conditions, de son timing et de son impact. Elle aura lieu et le dire relève de la tautologie. Aussi, ceux qui prennent l’air grave en nous expliquant que la planète finance est au bord de l’implosion ne nous disent rien d’intéressant. Car dans la vraie vie, les politiques économiques ne sont pas optimales, l’innovation dérègle l’évaluation des actifs et les marchés financiers sont excessifs. La sagesse financière, c’est d’apprendre à vivre avec ça. Pas de prévoir le pire.

Reprenons ces trois points. On a beau jeu de critiquer aujourd’hui les politiques monétaires incroyablement expansionnistes que les banques centrales ont mené après 2007 pour éviter le risque bancaire systémique et une récession mondiale. Évidemment, ces politiques ont créé des bulles à tous les étages (surtout sur les obligations) et ont complètement anesthésié l’évaluation des risques. Les taux d’intérêt sont trop bas, ce qui signifie que les prix des actifs sont tous trop hauts. C’est la règle mathématique de l’actualisation qui veut ça.

Les plus lucides le savent. Ils sont les mieux protégés. Les plus étourdis l’oublient. Ils vont boire la tasse quand les taux d’intérêt remonteront. Mais, avec 10 ans de recul, on voit bien que ces politiques, malgré leurs défauts, ont permis d’éviter que la décennie 2010 soit pire que la décennie 1930. Les avantages l’ont emporté sur les inconvénients. À la limite, je m’inquiète plus de la politique fiscale actuelle du Président Trump, qui consiste à injecter plusieurs points de PIB dans une économie au plein emploi. Cela revient à appuyer sur l’accélérateur d’une voiture qui descend une pente alors que ses freins sont cassés. La politique de Trump accentue la croissance aujourd’hui. Elle intensifie donc la crise demain.

Par TEDx Paris — Révolutions Françaises : Nicolas Bouzou, CC BY 2.0

 

Suivant le schéma schumpéterien traditionnel, la crise financière de 2008 a été suivie par un retour des problématiques liées à l’innovation. C’est exactement ce qui s’était passé dans le dernier quart du 19ème siècle. La grande crise de 1875 a été suivie par «  la Belle Époque  » (la vague d’innovations de l’électricité, de la voiture à moteur, des appareils d’enregistrement...) preuve que le pire ne succède pas toujours au pire. Les crises ont même une utilité  : «  nettoyer  » les excès dus aux grandes périodes de croissance pour préparer le cycle ultérieur. Simplement, l’innovation complique l’évaluation des actifs.

La «  troisième révolution industrielle  », celle de la convergence du numérique, des robots et de l’intelligence artificielle, nous fait entrer dans une nouvelle phase du capitalisme, plus exigeante en investissements et plus oligopolistique. Comment valoriser des effets de réseau qui génèrent des rendements croissants (alors que l’économie du 20ème siècle fonctionnait à rendements décroissants) ? Comment évaluer les chances de réussite d’une startup sur un marché où opèrent des conglomérats numériques américains et chinois ? Comment ne pas tomber dans les pièges des vendeurs d’illusion qui nous expliquent que la blockchain est l’événement le plus important pour l’humanité depuis la découverte du feu et que seuls les idiots n’investissent pas dans les cryptomonnaies ?

Enfin, les marchés financiers sont excessifs. Cela ne signifie pas qu’ils soient irrationnels car il peut être rationnel de ne pas être sage. Simplement, les phénomènes de bulle y émergent spontanément, surtout quand les taux d’intérêt sont bas et quand l’innovation bouscule les business models. Nous y sommes. Les fakenews se propagent vite, les investisseurs institutionnels se scrutent, la gestion passive et les flux intraday accroissent les déséquilibres... C’est la vie économique qui est faite comme ça et, finalement, cela ne fonctionne pas si mal.

La crise adviendra, sans doute avant 18 mois. Ce qui est rassurant et diffère notablement de la situation d’il y a dix ans, c’est que tous les gens correctement informés l’attendent. L’augmentation des taux d’intérêt de long terme dans un grand pays (ce sera la France si nous continuons de gérer nos finances publiques n’importe comment) en sera le déclencheur. Mais ce ne sera pas forcément si grave. Les banques ont du capital, la titrisation de 2018 est moins folle que celle de 2007 et l’innovation soutient la croissance.

En revanche, ni les banques centrales ni les États ne disposent plus d’outils de relance keynésienne en raison de l’endettement élevé des secteurs public et privé. Est-ce une si mauvaise nouvelle ? Nous allons entrer de force dans une ère de vérité économique. Les prix vont revenir à leurs justes niveaux et, au niveau macroéconomique, l’offre devra tirer la demande et non l’inverse comme nous y sommes malheureusement trop habitués. La crise sera pénible pour ceux qui ne sont pas certains qu’elle arrive et qui ne comprennent pas ses causes fondamentales. Pour les autres, ça ira. Il est symptomatique que l’immobilier fonctionne bien. Car dans un monde d’artifices qui touche à sa fin, les plus lucides se tournent vers ce qui possède une rareté, c’est-à-dire une valeur «  en soi  ». La volatilité et l’anxiété profitent à ce secteur. Et je pense que c’est loin d’être fini.

 

Nicolas BOUZOU Economiste et essayiste Directeur du cabinet de conseil ASTERES

 

Cet article est issu du Consult&Moi, Janvier 2019