Ce que le Covid-19 change durablement sur l’économie et la finance

 

La crise économique est là, il nous faut maintenant en tirer le meilleur parti. Les éléments d’environnement immédiat sont bien connus. Premièrement, la France connaîtra cette année une récession d’environ 10% pour le PIB, et de 30% pour le seul secteur privé. Deuxièmement, la relance va coûter dès cette année au moins 150 milliards d’euros en dépenses publiques supplémentaires (notamment le dispositif d’activité partielle) et 50 milliards en baisse de charges et d’impôts. Ces chiffres ne sont que des ordres de grandeur, attendu qu’ils dépendent de la durée du confinement dans les pays.

 

Concernant la reprise, on peut déjà effectuer un exercice de prospective. Selon moi, elle sera lente et inflationniste. Elle sera lente car nous allons devoir vivre avec le virus tant que nous n’aurons pas accès à un médicament ou à un vaccin. Cela prendra encore au minimum 6 mois et au maximum… on ne sait pas. Nous devons donc considérer que nous entrons dans une longue phase de « distanciation physique ». Nous allons devoir organiser une économie qui soit compatible avec des distances interpersonnelles d’au moins un mètre et le port de masques. C’est tout à fait possible mais l’économie est fondamentalement sociale. Changer la matérialité des rapports humains, c’est modifier l’organisation de l’économie, c’est aussi simple et puissant que cela. Nous devons donc imaginer des commerces, des transports, des musées, des bureaux, des écoles… où nous seront distants les uns des autres.

Nous devons nous attendre à des phases de reconfinement provisoire, quand le virus circulera davantage de nouveau et si, malheureusement, le désormais célèbre R0 (le nombre de personnes contaminées par un malade) remonte au-delà de 1. Cette économie de la distanciation physique est à construire mais on imagine bien que, dans un premier temps au moins, elle se traduira par une moindre croissance par rapport à une situation où l’on se bousculait dans le métro, que l’on prenait l’avion comme les transports en commun, que les restaurants et les musées étaient bondés. C’est d’autant plus vrai que l’Europe est utilisatrice de technologies distancielles numériques mais peu productrice. Vous l’avez constaté ces dernières semaines : à part Doctolib, les applications que vous avez utilisées compulsivement, de Zoom à Skype en passant par Amazon et Netflix étaient quasiment toutes américaines.

La reprise sera lente aussi car les chaînes de valeur industrielle sont interrompues et les chaînes logistiques sont ralenties. Certaines entreprises productrices de biens intermédiaires voire de matières premières sont à l’arrêt, et passer les frontières est aujourd’hui plus difficile qu’hier. Elle sera lente enfin car la consommation des ménages va tarder à repartir. Certes, les Français vont quitter la phase aigüe du confinement avec un taux d’épargne énorme, de l’ordre de 30 à 40 % de leur revenu, contre 15 % habituellement. En effet, la consommation a chuté beaucoup plus brutalement que les revenus, soutenus notamment par les dispositifs d’activité partielle. La seule catégorie de la population qui a vu ses revenus s’effondrer est celle des indépendants, des petits commerçants, des professions libérales et des patrons de TPE. Pour eux, c’est une situation terriblement injuste et dramatique. Cette épargne est pour l’heure placée sur des supports liquides (livrets A voire comptes courants). La politique économique devra, en temps voulu, fournir une impulsion pour que cette épargne soit consommée ou investie dans des placements plus profitables pour l’économie. Vous aurez là un rôle crucial à jouer.

 

L’économie de la distanciation physique aura évidemment un impact structurel sur les actifs immobiliers. Ainsi, on imagine bien que la demande de logements collectifs dans les grandes villes recule au bénéfice des logements individuels situés dans les banlieues résidentielles et dotés d’un jardin. Le télétravail s’est durablement installé à la faveur de cette crise. Cela aura un impact durable sur les bureaux, dont la surface moyenne pourra diminuer avec la plus grande fréquence du télétravail. Les frontières ne se rouvriront au mieux que progressivement. Le tourisme de masse sera durablement et peut-être même définitivement affecté. C’est une bonne nouvelle pour les résidences de tourisme grandes en taille et petites en nombre de chambres, situées dans nos magnifiques régions.

 

C’est aussi une macroéconomie du Covid 19 qui se met en place et qui bouleverse nos réflexes. Dès cette année, le déficit public de la France va passer à 10 % du PIB et la dette publique à 120 % du PIB. Les taux de progression des besoins de financement sont colossaux pour tous les pays et on voit, depuis le début de la crise, des épisodes d’écartement des spreads à l’intérieur même de la zone euro (le pays le plus concerné étant l’Italie). Il faut comprendre que les débats pour savoir quelles sont les augmentations d’impôt ou les possibilités d’optimisation de la dépense publique qui peuvent rendre nos finances publiques soutenables sont caduques. Rétablir l’ISF permettrait de rapatrier au mieux dans les caisses de l’Etat 3 milliards d’euros par an. Nous en cherchons 200. Le plus probable, c’est que la Banque Centrale Européenne va continuer de monétiser la dette publique des pays de la zone euro. Dans l’une de ses premières interventions comme nouveau Gouverneur, Christine Lagarde a annoncé que la BCE flexibilisait fortement ses moyens d’achat des dettes souveraines des Etats de la zone euro. Autrement-dit, le risque de solvabilité des Etats va progressivement muter en risque inflationniste. Cette création monétaire en contrepartie de l’achat d’obligations est menée dans un contexte où l’offre de biens et de services est contrainte. Le risque d’embrasement inflationniste était nul depuis 20 ans. Il réapparaîtra donc à la faveur du Covid 19 et il s’installera dans l’économie à partir du moment où les tensions salariales ré-émergeront. On dit souvent que les marchés n’aiment pas l’inflation. C’est vrai, la création monétaire sans limite rend l’évaluation des actifs spéculative. Mais il y a toujours des acteurs pour en tirer parti.

 

 

 

 

Nicolas Bouzou
Economiste et Essayiste
Directeur du cabinet de conseil Asteres

Article issu du magazine Consult&Moi N°10